samedi 1 mai 2021

Piché : poèmes (1946-1968)


C’est en parcourant une anthologie (Laurent Mailhot et Pierre Nepveu, La poésie québécoise, Typo 1996) que j’ai découvert le poète Alphonse Piché. Dès les premières strophes, j’ai été séduit par les poèmes de cet auteur qui ont pour objet des questions de portée universelle comme les inégalités sociales, le sens de l’existence humaine, la vieillesse et la mort, etc.

Le présent ouvrage réunit les quatre premiers recueils de poèmes publiés par Alphonse Piché: Ballades de la petite extrace (1946), Remous (1947), Voies d’eau (1950) et Gangue (1968). C’est sans doute dans le premier recueil – Ballades de la petite extrace – qu’Alphonse Piché donne à ses poèmes une portée résolument sociale, prenant pour objet la vie difficile du petit peuple de Trois-Rivières à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Parmi les quelque quarante poèmes que compte ce recueil, citons La vie, Offrande, Prière, Les rues, En guerre, Les «Toppeux» et, bien sûr, Petite extrace, texte inaugural qui se termine par:

Pâles commis, menu fretin
Aux gros poissons les grandes eaux
Sachons rester dans le bassin
Aux petits chiens les petits os

Remous, le deuxième recueil, témoigne de la maturité du poète qui maîtrise de mieux en mieux son art. Il s’ouvre avec Bornes, un superbe poème qui débute par  « Nous ignorons la paix étale de la plaine » et se termine par la strophe suivante :

Incline ton caprice, ô passant éphémère!
Sur l’arbuste tiré de la ronce et la nuit:
L’ombre qui dort en toi est la rosée amère
Qu’il lui faut assécher pour te livrer ses fruits

Quant au recueil intitulé Voies d’eau, la trentaine de poèmes qui le composent ont pour thème la méditation poétique d’un homme au fil de l’eau. Il s’agit en quelque sorte des poèmes maritimes d’Alphonse Piché qui ne dédaignait pas naviguer sur les eaux du Saint-Laurent. Enfin, dix-huit ans plus tard, l’auteur fait paraître Gangue, un petit recueil dont les poèmes sont plus obscurs, plus pessimistes aussi, des poèmes où les thèmes de la vieillesse et de la mort sont abordés en toute lucidité, l’auteur sachant pertinemment que la lutte contre la finitude s’avère un vain combat.

Bien que né à Chicoutimi en 1917, Alphonse Piché vit toute sa vie à Trois-Rivières où ses parents s’installent alors qu’il n’a pas encore deux ans. Après des études jamais complétées au séminaire Saint-Joseph de cette ville, il gagne sa vie en pratiquant divers métiers: commis de chantier, vendeur, comptable, agent d’assurances, etc. Mêlé très tôt au milieu littéraire local, il côtoie notamment les poètes Clément Marchand, Albert Tessier, Raymond Douville, Hervé Biron, Adrienne Choquette et Auguste Panneton. Il meurt en 1998 à l’âge de quatre-vingt et un ans. Son œuvre lui vaut de nombreux prix littéraires dont le Prix du Gouverneur général du Canada dès la parution de Poèmes (1946-1968) en 1976.

Outre les quatre recueils réunis dans Poèmes (1946-1968), Alphonse Piché a publié d’autres ouvrages dont Dernier profil (1982), Sursis (1987) et Néant fraternel (1991). Aucun site Web n’est entièrement consacré à ce poète, mais on trouvera des informations complémentaires en consultant Espace poétique, le site personnel de l’écrivaine Huguette Bertrand. Pour les mordus, on peut toujours se rendre au centre d’archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Trois-Rivières où est conservé le fonds Alphonse Piché (P19).

Piché, Alphonse. Poèmes (1946-1968). Montréal, L’Hexagone, 1976

Juillet 2006, rév. 2010, 2021

jeudi 15 avril 2021

Une question essentielle (Métaphysique et recherche de sens 1)

Est-ce que Dieu existe ? Si oui, en quoi peut-il jouer un rôle dans notre vie et, plus largement, dans le monde ? Et s’il n’existe pas, Dieu, alors qu'est-ce qui justifie notre existence ? Qu'est-ce que nous faisons sur Terre, en fait ? Sommes-nous simplement des mammifères comme les autres, en plus intelligents ? Quel est le but de notre vie si nous admettons que nous sommes des êtres de finitude ? Avons-nous seulement un but ?   

C’est ce genre de questions que nous nous posions, Jean-Luc et moi, quand nous avions dix-sept ans. Nous en discutions pendant des heures le midi, dans un petit restaurant du village, nom qu’on attribuait au « centre-ville » de Pointe-aux-Trembles au milieu des années 1970. Des questions qui n’ont jamais été résolues, même si, pour plusieurs d’entre nous, le compte de l’existence de Dieu a été vite réglé : il a suffi de se déclarer agnostique et le tour était joué. Des jeunes d’aujourd’hui utilisent aussi cette même tirade pour éviter de réfléchir à la question de l’existence d’un être supérieur, d’un être plus grand que nous. Ils se disent que, puisqu’on ne sait pas, et qu’on n’est pas en mesure de savoir, alors il ne sert à rien de continuer à se poser ces questions-là. Et ils passent à autre chose. 

Supposons qu’on arrive à la conclusion qu’il existe, cet être suprême, on ne serait pas nécessairement rendu au bout de nos peines. Car une fois admise l’existence de Dieu, qu’est-ce que nous faisons après ? Faut-il lui rendre un culte, à ce Dieu ? Faut-il adhérer à une religion et, si oui, laquelle ? C’est la question que je me suis posée après la lecture de La nuit de feu d’Éric-Emmanuel Schmidt (Albin-Michel 2015). Cet auteur, très populaire auprès de certaines personnes, a raconté dans ce roman une illumination : il aurait eu la révélation de l’existence de Dieu lors d’un voyage dans le désert du Sahara. C’est un beau roman, bien raconté comme sait le faire cet écrivain, mais je n’ai jamais vraiment compris en quoi cette révélation a changé sa vie. Est-il devenu catholique ? A-t-il embrassé l’islam ? A-t-il adopté la philosophie bouddhiste du petit véhicule ? Personnellement, vous avez beau me dire que Dieu existe et que vous l’avez rencontré, si cet aveu n’a aucune conséquence sur votre vie et sur celle de vos proches, ce n’est rien d’autre que du vent… Aussi bien continuer à se prétendre agnostique, alors.

Je n’ai plus dix-sept ou dix-huit ans depuis très longtemps. Jean-Luc avait placé le plaisir au centre de son existence. Quant à Sinclair Dumontais, un autre ami avec lequel je discutais beaucoup de ces questions-là, la vie était tout simplement absurde. Et ces deux amis avec lesquels j’abordais ces questions essentielles ont décidé de ne pas devenir aussi vieux que moi. En moins de quatre ans d’intervalle, ils ont sauté dans le Grand Néant, sans doute convaincus d’atteindre le summum de la vacuité, là où on ne ressent plus ni souffrance ni joie. Je respecte leurs décisions, bien que je déplore leur choix, car ils ont fait souffrir des vivants. Mais ce n’est pas le propos de ce billet. Poursuivons.

Personnellement, je ne peux pas me satisfaire de vivre comme si cette question de l’existence de Dieu n’avait pas d’importance. Je ne peux pas non plus accepter que le plaisir soit le seul moteur de l’existence, et encore moins me convaincre que l’absurdité en constitue la base. Accepter le plaisir comme justification à la vie humaine revient à vivre comme des porcs. Or, je ne suis pas un porc, même si je reconnais que je suis un mammifère - doué de raison, somme toute. C’est pour ça qu’au fond de moi, même si je n’ai pas nécessairement la foi, du moins je n’en suis pas certain, je continue à rechercher le sens des choses… C’est ce que font de nombreuses personnes aussi, des intellectuels  comme des charlatans. Certains en font même le commerce, une activité lucrative mais toujours trompeuse, car il n’y a pas de réponses claires et définitives à cette question essentielle, et ceux qui prétendent le contraire sont des imposteurs. Non, il n’y pas de réponse définitive, mais le fait de déployer des efforts pour éclaircir la question, pour la circonscrire, pour la décomposer en segments, en quelque sorte, enrichit notre conscience d’être au monde. 

Et c’est déjà ça…


Avril 2021


mercredi 31 mars 2021

Parents

Les dictionnaires usuels définissent généralement les parents comme le père et la mère d’un enfant. Un enfant qui, par la force des choses, vit dans la dépendance de ses parents pendant une certaine période de sa vie. Ceux-ci se trouvent donc en situation de pouvoir par rapport à l’enfant qu’ils ont engendré. Certains en abusent, d’où l’expression « enfants abusés » qui m’a toujours semblé inappropriée pour décrire les agressions sexuelles dont peuvent être victimes des enfants. Fort heureusement, en dépit des titres des quotidiens qui étalent au grand jour des histoires toutes plus sordides les unes que les autres, la plupart des parents se comportent en parents, et non en abuseurs, élevant leurs enfants du mieux qu’ils le peuvent compte tenu du fait qu’ils vivent dans une société qui érige la performance en valeur absolue. Les parents, donc, exercent une fonction – une fonction éminemment sociale, somme toute – pour laquelle aucun mode d’emploi ne leur est fourni, si ce n’est l’héritage plus ou moins conscient qu’ils ont eux-mêmes reçu de leurs propres parents. Autrement dit, le métier de parents ne s’apprend pas dans les livres et, pour reprendre une maxime connue, j’ajouterais qu’on ne naît pas parent, on le devient et, en le devenant, on acquiert ce que les travailleurs sociaux appellent des « compétences parentales ». 

Pendant longtemps la fonction parentale était étroitement associée à celle du géniteur. Pour compléter cette notion, permettez-moi de citer de nouveau Allan E. Berger, un écrivain qui me fait l’honneur de me compter parmi ses amis et qui, avec le talent qu’on lui connaît, s’autorise à enrichir mes mots à l’occasion :

Les parturientes accouchent. Ainsi, parere c’est engendrer, et ceux qui engendrent sont les parentes, pluriel de parens : le père et la mère, les géniteurs. L’extension du sens à toute la famille date du Moyen-Âge, par extraction depuis le mot parentela, qui est la parentèle : gens issus de mêmes ancêtres. Au tournant du second millénaire, le mot, qui s’est niché depuis longtemps à l’intérieur de l’état-civil, change de sens en même temps que ce dernier étend son aile sur les couples homosexuels : les parents perdent leur caractéristique exclusive d’être les géniteurs, et deviennent principalement « ceux qui élèvent les enfants » – ce qu’ils n’avaient jamais cessé d’être, sauf chez certaines familles un peu tordues où l’on fait élever la progéniture par des mercenaires.

Les parents s’avèrent donc ceux qui élèvent un enfant, et pas nécessairement ceux qui les engendrent. J’ai presque envie d’ajouter : ceux qui l’aiment, cet enfant… mais aucun dictionnaire n’indique le devoir d’aimer des parents souvent associé à l’instinct maternel, une notion remise en question par certains penseurs – philosophes, sociologues ou psychologues –, notamment parce qu’elle constitue un déni objectif du rôle du père dans l’éducation d’un enfant. 

Quoi qu’il en soit, en tant que parents, on engendre - par le moyen de relations sexuelles, d’insémination artificielle ou de l’adoption - et on élève un enfant et, pour l’élever, il importe d’acquérir certaines compétences parentales afin de lui assurer un développement harmonieux. Pour ma part, si je ne rejette pas la notion de compétences parentales, je préfère parler d’amour parental, soit cet amour inconditionnel que les parents – mères et/ou pères – éprouvent pour leur enfant et qui est absolument nécessaire à l’équilibre de tout homme et de toute femme parce que cet amour, que seul une mère ou un père peut donner, constitue l’unique amour véritable et authentique qu’un individu peut recevoir au cours de sa vie et dont les formes édulcorées – l’amitié, le mariage, l’amour passionnel – ne sauraient compenser qu’en une partie infinitésimale. S’il m’arrive parfois de plaindre des individus rencontrés sur ma route, de ressentir de la pitié pour autrui, cela s’adresse essentiellement aux individus qui n’ont pas reçu cet amour-là.

Malheureusement, ils sont beaucoup trop nombreux, ces enfants qui n’ont pas bénéficié de l’amour de leurs parents, et ils devront en assumer les conséquences tout au long de leur existence. On n’a qu’à consulter les statistiques de la Direction de la protection de la jeunesse pour s’en convaincre… 


2012, mis à jour : mars 2021

 

dimanche 14 mars 2021

La question des origines

Pendant longtemps, quand je rencontrais une personne issue de l'immigration dans une soirée ou à un événement quelconque, je lui posais inévitablement la question de ses origines, du pays ou de la région d'où il provenait.  Pour moi, il ne s'agissait pas d'une question destinée à souligner son caractère étranger, mais simplement un moyen de connecter avec elle. D'ailleurs, elle m'en était généralement reconnaissante parce que, souvent, dans la salle où nous nous trouvions, j'étais la seule personne à s'intéresser à elle. Cette curiosité s'avérait pour moi, comme pour elle, une qualité. J'étais - et je suis toujours - un homme curieux, heureux de me trouver avec une personne en mesure de me parler de son pays, de sa région, de comment il vivait là-bas, de ce qu'il mange, etc. Aussi, lors de mes études de maîtrise à l'Université de Montréal, je me suis très vite lié à un groupe de quatre Tunisiens qui ont fini - pour au moins deux d'entre eux - par devenir des amis. Grâce à eux, j'ai appris un tas de choses sur la Tunisie, ses villes, des blagues qu'on faisait là-bas sur les Sfaxiens (l'un d'entre eux venait de Sfax), ses habitants, son histoire dont ils étaient fiers. Je n’ai jamais mis les pieds en Tunisie, mais ce pays m’est devenu familier et, au fil du temps, je me suis fait d’autres amis - des collègues, notamment - qui viennent de ce pays du Maghreb. 

Quand je repense à ça aujourd’hui, je me dis qu’il ne serait jamais venu à l’esprit d’aucun d'entre eux de me traiter de raciste parce que je leur avais demandé d'où ils venaient. Mais il y a longtemps de ça, je le reconnais. En 1984, à l'exception de l'immigration traditionnelle (Juifs d'Europe centrale, Italiens et Grecs), la majorité des immigrants étaient de première génération. Et un immigrant de première génération ne quitte jamais vraiment son pays d'origine... Comme on dit, on peut sortir le Québécois du Québec, mais pas le Québec du Québécois. Et c'est pareil pour tout le monde. Il y a longtemps, donc. Bien avant le 11 septembre, avant le profilage racial, avant les gangs de rue de Montréal-Nord, avant les représentants de cette nouvelle gauche qui, bien confortablement installés dans leurs condos de Montréal, souhaitent bâtir un monde meilleur, un monde où plus personne ne demanderait à son voisin d’où il vient…

Récemment, dans la foulée du mouvement Black Lives Matter aux États-Unis, certaines voix se sont élevées pour dénoncer le racisme systémique. Il ne me viendrait jamais à l’idée de douter de l’existence du racisme au Québec. Systémique ? C’est-à-dire d’un racisme organisé en système ? Oui, sans doute, qu’il existe un racisme systémique envers les populations autochtones puisqu’il existe un système, qui part de l’État fédéral pour s’étendre aux autorités locales, un système qui fait d’eux des personnes stigmatisées, minorisées, infantilisées, etc. Mais pour les gens issus de l’immigration, je ne le pense pas, en toute honnêteté. Mais ai-je envie de me battre pour un mot, un qualificatif en plus ? Non plus. Si certaines personnes préfèrent se parer du statut de victime systémique, qu’est-ce que j’en ai à faire, moi ? C’est ce que les Québécois, bâtisseurs de ce pays, font aussi, car ils ont été longtemps humiliés dans leur histoire par l’occupant britannique. Mais le passé, même s’il ne faut pas l’oublier, n’est pas le présent… et c’est au présent que nous vivons. Aujourd’hui, les Québécois ne sont plus cette nation humiliée, n’en déplaise à certaines personnes qui le croient encore. Ils se sont enrichis, même s'ils ont renoncé à leur identité collective pour y arriver. Et il en est de même pour ce fils d’immigrants haïtiens, ayant fui le régime de Duvalier, qui se promène dans une belle voiture sport dans les rues bancales de Montréal. Il s'est enrichi aussi, même si ses parents se désolent de l'abandon de leurs valeurs, notamment les valeurs de solidarité et de partage chères au peuple haïtien. Mais il n'est plus  Haïtien, ce jeune homme, mais aussi Québécois que mon fils. 

Vous avez déjà compris que je ne demande plus à personne d’où il vient...  Du moins pas depuis une vingtaine d'années et, ce grâce à cette anecdote que je vais vous raconter. Voilà, donc. Par un bel après-midi d'hiver, je jouais au hockey avec mon fils dans un parc du quartier Villeray où nous habitions alors. Pendant la partie, un petit garçon de type latino-américain s’est joint à nous. Après, quand nous avons fini de jouer, je lui ai demandé :

― D’où viens-tu, garçon ?

― Moi, je viens d’ici, mais mes parents viennent du Guatemala, m'a répondu le gamin avec beaucoup d'ingénuité.

À l'écoute de ces paroles, je me suis senti un peu con, tout à coup,  et je l'avais bien mérité.  Toutefois, ce jour-là, j’ai compris que je n’avais pas à demander aux gens d’où ils venaient, même si ça témoignait d’une bonne intention. Je comprends très bien la frustration de ceux qui se font souvent demander d’où ils viennent, comme si, de par leur faciès, on ne les considérait pas aussi Québécois que les autres. Je le comprends d’autant plus que j’ai moi-même vécu ailleurs et qu’il ne se passait pas un jour sans que je réponde à la question de mes origines…

Moralité : ce qui passait pour de l'ouverture aux autres au début des années 1980 peut être interprété comme un geste xénophobe dans les années 2020... Qu'on se le tienne pour dit : les temps changent, comme le chantait Bob Dylan.


Mars 2021

lundi 1 mars 2021

Ian McEwan : L'intérêt de l'enfant

Je ne connais pas beaucoup cet auteur, même si j'ai lu son roman Amsterdam il y a quelques années. D'ailleurs, le contexte psychosocial de l'intrigue de L’intérêt de l'enfant s'avère assez semblable à Amsterdam : vacillement en période de vieillissement, bris du couple, priorité à la carrière, absence d'enfants, justement en raison de cette carrière qui vacille aussi... L'un comme l'autre, ces romans abordent la question de la condition humaine de personnes pourtant privilégiées par le destin. Personnes vieillissantes en perte de contrôle, sans doute parce que, justement, ils acceptent mal de vieillir... Autre point commun à plusieurs romans de McEwan (Amsterdam, mais aussi Expiation) : la dimension éthique des histoires que nous raconte cet écrivain britannique.

L'héroïne de L’intérêt de l’enfant est juge à la cour de Londres. Son expertise repose sur le jugement de causes familiales : divorce, garde des enfants, etc. Dans le cas qui nous préoccupe, elle doit statuer sur le droit d'un jeune homme de dix-sept ans qui, atteint de leucémie, refuse de recevoir une transfusion sanguine. Ce refus est motivé par des raisons religieuses ; il est Témoin de Jéhovah. Même si ce refus équivaut à un suicide, ses parents le soutiennent dans ce choix en accord avec leurs convictions. Au cours du procès, Fiona (la juge) suspend l'audience pour rendre visite au jeune homme à l'hôpital. Après, elle rendra sa décision, dit-elle. Ce fut une visite agréable, une rencontre marquante. Malgré le tragique de la situation, la juge et le jeune homme trouve le moyen de discuter poésie, musique et religion. Il sort même son violon pour jouer une pièce du folklore irlandais, et elle finit par chanter sur cet air... Le jeune homme est beau, talentueux. Il a toute la vie devant lui, mais il est convaincu du bien-fondé de sa décision de ne pas accepter cette transfusion sanguine. Fiona est consciente que le jeune homme est conscient... mais, de retour à la cour, elle stipule dans son jugement - sans doute un des plus beaux passages du roman - qu'en vertu de la jurisprudence relative à l’intérêt de l'enfant elle donne raison à l'hôpital qui procède à la transfusion sanguine... Résultat : le jeune homme est sauvé, ses parents soulagés.

Mais voilà que le jeune homme cherche à entrer en contact avec la juge. Au départ, ce sont des lettres auxquelles elle ne répond pas. Puis un jour, alors qu'elle est en séance dans une petite ville de la région, il se présente devant elle, trempé jusqu’aux os par la pluie battante. Elle le reçoit, lui parle et met le jeune dans un taxi afin qu'il retourne sans attendre chez ses parents. Pendant ce dernier échange, quelque chose a vacillé, un événement fortuit qui bouleverse la décision - pourtant fort équilibrée - initiale basée sur l’intérêt de l'enfant. Mais je ne peux vous en dire davantage sans casser votre plaisir à lire ce beau roman.

On ne se reconnait sans doute pas tous dans les personnages des romans de Ian McEwan, mais je suis convaincu qu'on apprécie de les lire, peu importe qu'on soit familier ou non avec les fondements du droit. Dans L’intérêt de l’enfant, l’auteur pose un problème éthique brûlant d’actualité en cette période où le religieux effectue un retour dérangeant au sein de nos sociétés occidentales. Même si on n’appartient pas à l’élite politique et judiciaire, on appréciera la part d'universel dans ce roman qui transcende la condition d'une femme privilégiée de la société occidentale. Car tous nous vieillissons, et tous nous sommes confrontés à des choix dictés par nos croyances, peu importe leur nature.


McEwan, Ian. L'intérêt de l'enfant / traduit de l'anglais par France Camus-Pichon. Gallimard, 2015

c2017-10-26, mise à jour : 2021-03-01

dimanche 14 février 2021

Illico

Selon le Petit Robert (1987), illico est une forme familière de sur-le-champ, donc aussitôt, immédiatement. Contrairement à la plupart des mots de la langue française que j’ai appris au cours de ma vie, ce mot a une certaine résonance à mes oreilles, sans doute parce que je suis en mesure de dater son emploi. En effet, quand j’étais étudiant au collège, une amie de Repentigny – une ville de banlieue à l’est de l’île de Montréal – m’a fait connaître San-Antonio, pseudonyme de Frédéric Dard, auteur prolifique de romans policiers qui se distinguait par l’utilisation massive de l’argot français dans ses romans. Il y a bien longtemps que je ne lis plus cet auteur qui ne représente plus d’intérêt pour moi, mais l’emploi du mot illico, appris de lui, est resté, de toute évidence, puisque je l’ai utilisé récemment dans un échange de courriels avec Marie-Anne Chabin, une archiviste française. Pour un Français, il s’agit sans doute d’une faute puisque l’emploi de mots familiers dans une correspondance n’est pas de mise. Pour un Québécois, illico n’est pas un mot d’emploi courant, de sorte qu’il n’est probablement pas associé à un usage familier de la langue française dans la perception collective que le Canada français a de ce mot. 

Mais quand on situe ce mot dans le champ immense de la société de l’information, illico redevient un mot beaucoup plus pertinent, un mot qui nous rappelle d’emblée l’immédiateté, l’instantanéité, deux mots qui s'accordent parfaitement bien aux technologies de l’information et des communications, les TIC pour les intimes. En effet, quel est l’intérêt de se procurer la dernière tablette à la mode si ce n’est qu’elle dispose d’un processeur plus rapide que les processeurs antérieurs et qui, par le fait même, nous permet d’accéder illico aux applications recherchées ? Tout le monde aujourd’hui souhaite accéder illico aux données de sa machine au point qu’une attente de vingt secondes devient carrément inacceptable. Aussi, mon fils traite-t-il d’usine à gaz mon ordinateur parce qu’il met quelques secondes de plus que le sien pour « faire sortir » une définition de Wikipédia. Les TIC ont permis à la génération du « tout maintenant » d’éclore dans un monde à l’environnement de plus en plus fragilisé. Et voilà qu’illico devient pratiquement le symbole d’une société qui ne sait plus prendre son temps, une société axée sur la performance, ce qui doit réjouir, dans leurs tombes, les patrons de l’ère industrielle pour lesquels le mot illico était monnaie courante quand ils s’adressaient à leurs ouvriers.


c2012, mise à jour 2021

samedi 30 janvier 2021

Estonie 5 : Une langue et un souvenir d'enfance

Aujourd’hui je me rends compte que c’est à tort que mon professeur de géographie associait l’Estonie avec les deux autres républiques baltes, soit la Lettonie et la Lituanie. En fait, les racines de l’Estonie rejoignent davantage celles de la Finlande avec laquelle elle  partage une même souche linguistique : le finno-ougrien. Il ne s’agit pas d’une langue indo-européenne, mais ouralienne, une famille linguistique parlée par environ 25 millions de personnes dans le monde. Si j’ai bien compris (merci Wikipédia), la branche finno-ougrienne est usitée en Hongrie, en Finlande et en Estonie. Il s’agit d’un étrange caprice de la géographie humaine que des peuples aient adopté cette langue en plein milieu de l’ensemble indo-européen, un caprice qu’on n’explique que par des hypothèses plus ou moins vérifiées dont je vous ferai grâce. L’Estonie partage au moins un phénomène social avec le peuple québécois : au cours de leur histoire, les Estoniens ont souffert de discrimination en raison de leur langue. En effet, ils ont longtemps été dominés par une élite germanophone, au départ, et russe par la suite. C’est malheureusement souvent le lot des petits pays de se placer sous la « protection » des plus grands, des plus puissants. Et de souffrir de l’usage d’une langue qui n’est pas celle du pouvoir. 

Un article de Martin Ehala (2015) indique qu’en Estonie 70% de la population s’exprime en estonien contre 30% en russe, une conséquence directe de l’annexion de l’Estonie par l’Union soviétique de 1941 à 1991. Il semblerait que ces Russes, Biélorusses et Ukainiens vivent essentiellement dans des quartiers spécifiques de Talinn, la capitale, et qu’en général ils apprennent peu ou pas l’Estonien, langue de la majorité. Tiens, tiens… on se croirait dans le Québec d’avant 1980 ! Et tout comme le Québec, l'Estonie s’inquiète de la pérennité de leur langue et de leur culture et, au cours des dernières années, des politiques ont été mises de l’avant pour favoriser la langue estonienne qui fait des progrès auprès des populations russophones. Ajoutons que le russe a constitué la langue d’enseignement pendant longtemps en Estonie et que ce n’est que depuis une vingtaine d’années que les choses ont commencé à changer. Là-dessus, aucune comparaison possible avec le Québec francophone dont la population, même si elle représente moins de 3% du continent américain, emploie une langue internationale pour s’exprimer, même si elle l’écorche souvent au passage, alors que l’Estonien n’est parlé qu’en Estonie…

En me basant sur le fait que l’estonien et le finnois sont des langues voisines de même souche, je terminerais ce billet par une anecdote, si vous le voulez bien, même si je m’écarte un peu du sujet. En cinquième année de l’école primaire, j’ai eu comme institutrice (madame Anctil) une femme à la personnalité un peu effacée, plus humble ou, en tout cas, moins flamboyante que celle de quatrième année (mademoiselle Marticotte) ou celle de sixième (madame Grégorato). De cette institutrice, je ne garde qu’un seul et unique souvenir : elle m’a inculqué le goût de la lecture. En effet, elle me donnait des bouquins à lire pour m’occuper parce que je commençais à en avoir sérieusement marre de la règle d’accord du participe passé avec le verbe avoir…que je connaissais par cœur depuis longtemps ! Alors, au lieu de me garder en classe pendant qu’elle expliquait pour la vingtième fois cette règle, ma maîtresse m’installait dans un cubicule en me remettant des romans qu’il me fallait lire, bien entendu, mais aussi répondre par écrit à un certain nombre de questions, histoire de vérifier ma compréhension de ma lecture. Parmi ces romans, il y en a un qui m’a marqué : l’histoire d’une petite Finlandaise qui a effectué un séjour dans une famille suédoise. Même si je n’étais qu’un enfant de onze ans, j’ai tout de suite compris que, dans le roman, le fait d’être suédois conférait un statut social plus élevé que celui d’être finlandais, un peu comme l’Anglais du Canada par rapport au Français du Québec. J’ai su alors que la Suède avait longtemps dominé la Finlande, l’occupant sans doute pendant une centaine année (ça reste à vérifier, c’est un souvenir, pas un essai sociohistorique). Je ne me souviens ni de l'auteur ni du titre de ce roman, mais il s’agissait d’un livre cartonné de la collection Bibliothèque rose ou verte, voire rouge et or, je ne sais plus. Bref, l’humiliation que les Finlandais ont ressenti à travers leur histoire en présence d’un peuple dominant, les Estoniens, comme les francophones du Canada, l’ont vécu aussi. 


Les Finlandais s’en sont remis, les Québécois aussi. Et les Estoniens sont en bonne voie de le faire depuis 1991.

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Source : Martin Ehala, « Façonner l’écologie des langues dans le domaine de l’éducation », Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], décembre 2015, mis en ligne le 01 décembre 2017, consulté le 02 décembre 2020. Adresse URL : http://journals.openedition.org/ries/4502